C'était ça ou mourir

Le 12 septembre 2026, une lectrice nommée Frédérique Gayon a laissé un avis sur la page Amazon du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien. Ce commentaire, passé alors relativement inaperçu, prenait déjà le contre-pied de l’enthousiasme quasi unanime qui entourait le livre-phénomène de la rentrée. Quelques jours plus tard, lorsque le compte X « Balance ton Claude » a rendu publiques des analyses du détecteur Pangram, le soupçon qu’elle formulait a pris une tout autre ampleur.

Un succès fulgurant, puis le basculement

Né en 1988 aux Gonaïves, en Haïti, Thélyson Orélien vit au Canada depuis le séisme de 2010. Poète et journaliste jusqu’alors peu connu, il publie en mars 2026 aux Éditions du Boréal son premier roman, le récit à la première personne de Jonas Dorléon, professeur d’histoire qui fuit la violence des gangs à Port-au-Prince et traverse douze pays jusqu’au Québec. Les droits sont cédés dans plus de vingt pays. En France, Grasset le sort le 19 août. Le livre entre dans les premières sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis, remporte le prix du roman Fnac le 21 septembre et s’écoule à des dizaines de milliers d’exemplaires.

Le 21 septembre, le même jour que le prix Fnac, un compte anonyme accuse l’ouvrage d’avoir été « rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle ». Des extraits passés dans Pangram donnent des scores de 95 à 100 % de contenu généré. L’auteur nie catégoriquement : il affirme avoir commencé le manuscrit en 2017 et achevé un premier jet en 2019, bien avant l’accès grand public aux grands modèles de langage. Il évoque son style, marqué par la répétition, le rythme et une langue nourrie du créole et de la tradition caribéenne. Ses éditeurs, Boréal et Grasset, parlent de rumeurs et de « fake news ».

Ce que le commentaire d’Amazon anticipait

L’avis de Frédérique Gayon, daté du 12 septembre, n’avait pas la visibilité d’un fil X viral. Il formulait pourtant une impression de lecture que d’autres lecteurs ont ensuite reprise : un texte trop fluide, trop régulier, trop « lisse » par endroits, avec des tournures rhétoriques récurrentes (« ce n’est pas ceci, c’est cela ») et une absence de aspérités que certains associent aujourd’hui aux productions des grands modèles. Ce type de remarque n’est pas une preuve. Les détecteurs d’IA, y compris Pangram, restent imparfaits ; leurs taux d’erreur, même faibles, et leur sensibilité aux styles très maîtrisés ou très oraux rendent toute conclusion définitive hasardeuse. Plusieurs experts ont souligné que des textes humains antérieurs à 2022 peuvent parfois être classés à tort comme générés.

L’affaire a ensuite débordé l’IA. Des journalistes québécois ont documenté des plagiats dans des textes plus anciens d’Orélien (2012-2014). Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a retiré le roman de sa première sélection, invoquant à la fois les soupçons d’IA et les questions de plagiat, afin de « préserver l’intégrité du prix ».

Une question plus large que le seul roman

Le commentaire d’une lectrice Amazon n’a pas « révélé » à lui seul que le livre avait été écrit par une machine. Il a, avec d’autres signaux faibles, contribué à faire basculer une conversation jusqu’alors essentiellement laudative. L’épisode pose des questions que le monde du livre ne pourra plus éluder : confiance entre auteur et éditeur, limites des outils de détection, valeur d’une œuvre dont une partie du public sent (à tort ou à raison) une provenance artificielle, et place de l’IA dans la création littéraire.

Thélyson Orélien continue de plaider son innocence. Le roman, lui, reste en librairie. Entre le jugement des détecteurs, celui des jurys et celui des lecteurs ordinaires — y compris ceux qui, comme Frédérique Gayon le 12 septembre, ont simplement noté que « quelque chose cloche » —, le débat n’est pas tranché. Il vient seulement de commencer.

Ci-dessous, le commentaire intégral publié sur Amazon.

« Dommage, que le livre entier soit écrit avec… l’intelligence artificielle. Ça donne l’impression d’être joli, mais c’est creux. J’en donne quelques exemples ci-dessous, ceux qui utilisent notre cher GPT, même occasionnellement, reconnaîtront le parler emblématique.

Le récit semble évidemment être émaillé de souvenirs et motifs personnels, en tout cas j’en ai l’impression, et qui donnent sa tonalité au livre et le sauve, pour narrer la fuite d’un jeune Haïtien vers la République Dominicaine, puis le Brésil. Loi des gangs armés, racisme et ostracisme une fois passé la frontière, arnaque aux faux papiers, tout semble vrai, ou plausible. Mais tout est… disons, esquissé (forcément, Chat GPT ne peut « qu’évoquer »). Cireur de chaussures à San Domingo, accueilli dans un centre pour migrants à San Cristobal, puis le Brésil avec São Paulo, Recife… le narrateur est une sorte d’ombre, qui passe, d’étape en étape, de frontière à une autre frontière, sans rien de précis ni de fouillé.

Il y a aussi de grosses incohérences – par exemple, l’histoire du bébé dans la valise à l’aéroport international de Punta Cana et qui passe incognito les douanes jusqu’au Panama. Je ne peux pas vous en dire plus, je me suis arrêtée à 30%, lassée de lire une IA.

Bref, oui, ce sujet est important. Mais : comment peut-on inviter cet auteur – quand bien même animé des meilleures intentions, en tant que porte-parole d’un état brisé – sur toutes les émissions et le qualifier, les yeux dans les yeux, de grand poète ? Lui qui n’arrive même pas à parler de son propre texte (évidemment, puisqu’il ne l’a, de facto, pas vraiment écrit).

Hasard ? La sortie du livre chez Grasset coïncide avec le limogeage de Olivier Nora… qui ne devait pas voir ce choix de publication d’un très bon œil.

Je me demande aussi : le livre qu’on annonce bientôt traduit en plus de 20 langues va-t-il lui aussi être traduit par IA ? Ce serait alors l’apogée d’un contenu créé, relayé par IA, puis lu par les analphabètes humains que nous sommes devenus.

Voilà, moi, je vous conseille plutôt de suivre la couverture médiatique et les documentaires de terrain, si le sujet vous intéresse vraiment.

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Quelques extraits made in Chat GPT

Puis il m’a dit :

—  Je vais tenter par Ouanaminthe. Il y a un gars qui peut me faire passer. Ce n’est pas un visa. C’est un passage. Une ouverture.

—

j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce que quelqu’un m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer.

—

Libre de continuer à marcher. Libre de chercher un autre mur à contourner. Libre de me dire que l’humiliation, ça ne tue pas. Ça transforme.

—

Il avait cette manière de rire sans les dents. Pas parce qu’il lui en manquait. Mais parce que montrer les dents, ici, c’est dangereux. Ça peut être pris pour une provocation, une revendication, une preuve de vie.

—

Des bras pour les champs de canne à sucre. On leur donnait un numéro, pas un nom. Une machette, pas une promesse. On les débarquait à La Romana ou à San Pedro de Macorís comme du bétail nourri aux illusions.

—

Claritza, par exemple, lavait des bouteilles le jour et des regards la nuit. Elle avait des doigts fins, une bouche fière et une voix douce comme les mensonges qu’on se raconte pour tenir.

—

La République dominicaine, pour moi, c’était un vestibule. Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas. Une antichambre d’Haïti, un purgatoire où il est encore permis d’espérer un retour – même si le retour, comme la foi, est parfois un mirage qui s’étire. À Dajabón, la frontière était une respiration. Une inspiration haïtienne, une expiration dominicaine. Une marée humaine qui se gonfle et se vide, comme si l’île elle-même, fatiguée d’être coupée en deux, essayait de faire respirer à l’unisson ses deux poumons. Le marché frontalier était son cœur battant. Là, les voix et les langues s’entremêlaient : le créole s’accrochait à l’espagnol, l’espagnol mordait le créole, et au milieu de ce mélange de cris, de poussière et de volaille, l’économie du désespoir tenait debout.

—

Je cirais encore mes chaussures chaque matin. Pas pour qu’elles brillent. Seulement pour me rappeler que j’existais encore. Un jour, j’ai vu un enfant haïtien traverser la rivière à la nage, un panier vide sur la tête. Il riait. Il riait comme si l’eau ne portait pas la mémoire du sang. En le voyant, je me suis dit que la vie continuait malgré tout. Même ici, dans cette antichambre de la misère, il restait des éclats d’espoir. Des grains de lumière. Des respirations d’avenir. »

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