
Depuis le milieu des années 1990, les lycéens et les étudiants français ont régulièrement bloqué établissements, occupé amphithéâtres et défilé dans les rues. Ces séquences partagent des formes d’action — assemblées générales, blocages, cortèges de jeunesse — mais divergent fortement par leurs motifs, leur ampleur, leur alliance avec le monde du travail et leurs résultats. Le mouvement lycéen qui s’est étendu depuis la mi-septembre 2026, parti de Créteil avant de toucher des centaines d’établissements et de gagner certaines universités, s’inscrit dans cette continuité tout en illustrant des évolutions récentes : diffusion virale, revendications matérielles locales et montée des incidents violents.
Le précédent le plus souvent invoqué reste le mouvement contre le contrat première embauche (CPE) de 2006. Annoncé par Dominique de Villepin pour faciliter l’embauche des moins de 26 ans au prix d’une période d’essai de deux ans, le dispositif a déclenché, de février à avril, des blocages dans une large partie des universités et des lycées, ainsi que cinq journées nationales réunissant, selon les sources, entre un et trois millions de personnes. L’intersyndicale salariée s’est alignée sur les organisations étudiantes et lycéennes. Le texte, pourtant voté et promulgué, a été abandonné en avril. Cette issue est restée dans les mémoires comme la dernière grande victoire d’un mouvement de jeunesse appuyé sur une convergence large.
Juste avant, en 2005, les lycéens s’étaient déjà mobilisés contre la loi Fillon sur l’éducation. Le cœur de la contestation portait sur la réforme du baccalauréat (part accrue de contrôle continu). Des manifestations ont rassemblé jusqu’à environ 165 000 à 200 000 lycéens selon les comptages, et une coordination a appelé à des blocages : plusieurs centaines d’établissements ont été touchés au pic d’avril, selon les organisations. Le gouvernement a renoncé à la réforme du bac, mais le reste de la loi a été maintenu. Les blocages, déjà expérimentés, se sont alors imposés comme outil récurrent.
Les années suivantes ont montré les limites de ce répertoire. Contre la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) en 2007, puis lors de la mobilisation des enseignants-chercheurs en 2009, près de la moitié des universités ont connu des perturbations ou des blocages. La loi a pourtant été appliquée. En 2016, face à la loi travail (El Khomri), les étudiants ont rejoint les cortèges et contribué à l’émergence de Nuit Debout ; le texte est passé par 49.3. En 2018, la loi ORE et Parcoursup, accusées d’introduire une sélection à l’entrée de l’université, ont suscité des blocages dans une dizaine d’établissements (Tolbiac, Montpellier, Nancy, etc.) et des incidents, dont l’évacuation musclée de Montpellier. L’ampleur est restée limitée et la réforme en place. Les marches pour le climat du 15 mars 2019 ont mobilisé environ 180 000 jeunes en France, mais hors du cadre syndical classique et sans revendication législative immédiate susceptible d’être retirée.
La séquence de 2023 contre le report de l’âge de la retraite à 64 ans a de nouveau vu les lycéens et étudiants descendre en nombre, surtout après le recours au 49.3, avec des blocages d’universités (y compris des sites peu coutumiers comme Dauphine) et des cortèges jeunes. La réforme a néanmoins été promulguée. En 2024, des occupations, notamment dans des instituts d’études politiques, se sont inscrites dans le mouvement international de soutien à la Palestine : la dimension universitaire directe y était secondaire.
Le mouvement de l’automne 2026 se distingue par son point de départ et sa diffusion. Parti mi-septembre de lycées du Val-de-Marne (notamment Saint-Exupéry à Créteil), il dénonce le manque d’enseignants et de personnels, les classes et emplois du temps surchargés, l’état des bâtiments et le stress lié à Parcoursup. L’Union syndicale lycéenne a appelé à des journées de blocage ; les organisations étudiantes (Union étudiante, entre autres) ont rejoint à partir du 1er octobre. Les autorités ont recensé plusieurs centaines d’établissements perturbés (356 le 30 septembre selon le ministère de l’Intérieur, plus de 900 actions revendiquées le 1er octobre par les organisateurs, jusqu’à près d’un millier d’établissements concernés selon certaines remontées). Des universités ont été bloquées à Paris, Lyon, Strasbourg, Montpellier ou ailleurs. Les interpellations se comptent par centaines chaque jour (625 le 30 septembre, près de 2 000 le 1er octobre selon des bilans relayés), avec des policiers et des personnels blessés, des incendies (dont un au lycée Nelson-Mandela de Nantes) et des tirs de mortiers d’artifice. Le gouvernement évoque une instrumentalisation politique, notamment par La France insoumise, tout en jugeant certaines revendications légitimes ; les syndicats lycéens parlent d’une décennie de sous-financement et appellent à une manifestation nationale le 6 octobre.
Plusieurs lignes de comparaison se dégagent. Les motifs ont glissé des réformes ciblées du droit du travail ou de l’accès aux études (CPE, Fillon, ORE) vers des enjeux plus diffus de moyens et de conditions matérielles, même si Parcoursup reste un fil rouge depuis 2018. L’ampleur maximale reste celle de 2006, lorsque la jeunesse a entraîné une partie du salariat ; les mobilisations ultérieures ont plus souvent accompagné des mouvements interprofessionnels (retraites, loi travail) sans en être le moteur décisif. Les blocages, popularisés au milieu des années 2000, sont devenus le mode d’action par défaut, au détriment parfois des seules manifestations de masse. Les succès complets sont rares et anciens : le retrait du CPE, la concession partielle sur le bac en 2005. Depuis, les textes contestés ont en général été maintenus, qu’ils passent par le vote ou le 49.3. Enfin, la diffusion par les réseaux sociaux accélère les extensions géographiques, comme en 2026, mais ne garantit ni la durée ni la traduction politique, tandis que les débordements violents — déjà présents en 2005, 2006 ou 2018 — occupent une place plus visible dans les bilans officiels récents.
La capacité à obtenir un recul gouvernemental a historiquement dépendu moins du nombre de lycées bloqués que de la précision de la revendication, du calendrier politique et de l’alliance avec les syndicats de salariés. Le mouvement de 2026, encore en cours au début d’octobre, testera si une contestation centrée sur les moyens de l’enseignement secondaire peut reproduire, même partiellement, les dynamiques des séquences les plus marquantes des trois dernières décennies.