Mai-68

Il y a des automnes qui ressemblent à des printemps anciens. On croit reconnaître la fumée, les grilles fermées, la jeunesse dans la rue, et l’on se dit que l’histoire recommence. Début octobre 2026, la France offre ce mirage. Des lycées bloqués, des gaz dans les cours, un pouvoir qui convoque des cellules de crise, une élection qui approche comme une marée. Mai 1968 n’est pas loin dans les mémoires. Il est très loin dans les faits.

Le mouvement est né le 21 septembre, du côté de Créteil, là où l’école publique tient encore par habitude plus que par moyens. Les lycéens parlent de classes trop pleines, de fenêtres qui ne s’ouvrent pas, de professeurs absents, de journées qui commencent à huit heures et finissent à dix-huit. Rien de lyrique. Une plainte de bâtiment. Pourtant, en dix jours, elle a gagné plus de mille établissements sur les quelque trois mille sept cents que compte le pays. Le 1er octobre, plus de deux cents lycées étaient bloqués. Le lendemain, quatre cents restaient fermés, et l’on faisait cours à distance, comme on soigne un membre qu’on n’ose plus toucher. Les universités ont suivi, une trentaine de campus. La rue lycéenne a ses rites : poubelles renversées, grilles enchaînées, slogans contre un budget qui cherche cinquante-quatre milliards et gèle le salaire des fonctionnaires.

Puis le rite a cassé. Près de deux mille interpellations, des mineurs pour la plupart. Des centaines de policiers blessés, des proviseurs frappés, des élèves aussi. Des façades noircies, des commerces vidés, des mortiers d’artifice tirés comme on tire un feu de joie mauvais. Sébastien Lecornu a réuni ses ministres. L’Intérieur a cessé de parler de revendication pour parler de violence urbaine. On a désigné des groupuscules, et derrière eux La France insoumise, à huit mois d’une présidentielle où Marine Le Pen mène, où Mélenchon et Édouard Philippe se disputent les restes. Autour, la fonction publique a déjà défilé, les pompiers aussi, et l’on murmure un retour des gilets jaunes pour le 17 octobre. Le pays n’est pas à l’arrêt. Il grince.

Mai, lui, avait commencé plus haut et fini plus bas. Nanterre, le 22 mars. La Sorbonne, le 3 mai. Dans la nuit du 10 au 11, le Quartier latin se couvre de pavés, et le pavé devient phrase. Le 13, la grève quitte les facultés. Elle entre chez Renault, à Cléon, à Flins, à Billancourt, puis partout. Sept millions, dix millions de bras croisés. Les trains s’arrêtent, l’essence manque, les usines sont occupées comme on occupe un royaume. De Gaulle disparaît quelques heures du côté de Baden-Baden. Le 27, Grenelle concède dix pour cent sur les salaires, trente-cinq sur le SMIG. Billancourt refuse d’abord. En juin, les législatives rendent au général une chambre immense. Le pouvoir a tenu. La société, non. L’autorité, le père, le mandarin, la famille, tout ce qui faisait le ciment des Trente Glorieuses est sorti fêlé d’un mois qui n’avait pas l’air de gagner.

On peut donc superposer les images. Banlieue contre banlieue : Nanterre hier, Créteil aujourd’hui. Une jeunesse qui préfère la grille au bureau du proviseur. Un État qui répond par la charge, puis s’aperçoit que la charge fabrique le récit. Un exécutif déjà contesté — dix ans de règne personnel en 1968, un second mandat sans majorité en 2026 — sur lequel tombe une colère qui ne lui était pas destinée. Et, partout, des partis qui regardent la rue comme on regarde un sondage. Le Parti communiste craignait les gauchistes ; les syndicats signaient pendant que Cohn-Bendit occupait l’écran. Aujourd’hui LFI est accusée d’attiser, le Parti communiste de Roussel soutient déjà le 17, et chacun compte ses voix futures. La rue française n’a jamais mis longtemps à devenir un argument.

Mais la ressemblance s’arrête où commence la grandeur du premier moment, et la misère du second. Mai a arrêté le pays. Octobre ferme des lycées. Tant que les chaînes, les gares et les raffineries tournent, la comparaison est une métaphore, pas une histoire. Les lycéens de 2026 demandent des murs qui tiennent et des professeurs devant le tableau. C’est presque une demande conservatrice : que l’école tienne encore la promesse qu’elle a faite. Ceux de 1968 voulaient autre chose qu’une meilleure université. Ils voulaient en finir avec l’ennui, la hiérarchie, la consommation. Sous les pavés, la plage. Sous les grilles d’aujourd’hui, un préau humide.

L’économie non plus n’offre pas le même exutoire. La France de de Gaulle pouvait signer Grenelle : le chômage de masse n’existait pas, les salaires réels montaient depuis vingt ans, la dette ne gouvernait personne. Celle de Lecornu cherche cinquante-quatre milliards et se refuse précisément la concession qui, en 1968, avait dénoué la crise. On ne sort pas d’un automne de moyens par une hausse du SMIC. On n’en sort pas non plus par un discours. La violence elle-même a changé de langue. Les barricades de mai visaient des symboles, dans un rite presque littéraire, et laissaient peu de morts. Celles d’octobre mêlent le blocus et le pillage, dans des quartiers où l’émeute a déjà sa grammaire depuis 2005. Séparer le lycéen du casseur est devenu le réflexe du pouvoir. En 1968, cette séparation était plus difficile : l’étudiant au pavé et l’ouvrier en grève appartenaient au même récit.

Reste ce que mai a gagné après avoir perdu. Les législatives de juin furent un triomphe gaulliste. Les années soixante-dix liquidèrent pourtant l’ordre moral qu’elles croyaient sauver. Rien ne dit qu’octobre produise ce décalage. Le pays est plus vieux, plus endetté, plus fragmenté. La contestation n’a pas de Cohn-Bendit, pas de phrase qui déborde l’école, pas encore de jonction avec le salariat privé. Elle a des téléphones, des images en direct, et une présidentielle qui aspire tout ce qui brûle.

On peut donc lire ces semaines comme une répétition en plus petit : jeunesse, grilles, pouvoir débordé, partis à l’affût. Ou comme le symptôme d’une chose que 1968 ne connaissait pas. Un État qui n’a plus les moyens de ses écoles. Une jeunesse qui ne conteste pas l’ordre bourgeois, mais l’effondrement de ses équipements. Une violence qui n’ouvre pas sur la grève générale, mais sur l’émeute de quartier. Mai s’est terminé par des salaires, une défaite électorale, et une victoire culturelle différée. Octobre n’a encore ni accord, ni dissolution, ni mythe. Il a un budget, des lycées fermés, et une élection dans huit mois. C’est déjà une saison. Ce n’est pas un printemps.

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