
Au lendemain des élections législatives israéliennes du 27 octobre 2026, le sort politique de Benjamin Netanyahu, Premier ministre depuis la quasi-totalité des quinze dernières années, est plus incertain que jamais. L’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne (Tsahal), Gadi Eisenkot, s’impose comme le favori pour former le prochain gouvernement. Le président Isaac Herzog doit désigner d’ici le 11 novembre environ le député chargé d’essayer de constituer une coalition. Les consultations ont déjà placé Eisenkot en tête des recommandations.
Un contexte électoral favorable à un basculement
Les résultats officiels ont donné au bloc de Netanyahu (Likud et alliés d’extrême droite et ultra-orthodoxes) 53 sièges sur 120 à la Knesset, contre 48 pour le bloc d’opposition emmené par Eisenkot et 19 pour les partis arabes israéliens (un record). Aucun camp n’a la majorité absolue de 61 sièges.
Au 5 novembre 2026, Eisenkot a recueilli le soutien de députés représentant 67 sièges, contre environ 46 pour Netanyahu. Surtout, le parti ultra-orthodoxe Judaïsme unifié de la Torah (United Torah Judaism), allié historique de Netanyahu, a refusé de le recommander, tout en n’endossant pas non plus Eisenkot. Les partis arabes ont, eux, recommandé le général. Herzog, qui a une marge d’appréciation, penche traditionnellement pour celui qui rassemble le plus large soutien.
Netanyahu reste Premier ministre de transition tant qu’un nouveau gouvernement n’est pas formé (ou que de nouvelles élections ne sont pas convoquées). Mais ses tentatives de contester les résultats en évoquant des fraudes dans le vote arabe n’ont pas prospéré, et les fissures dans son camp s’accentuent.
Pourquoi Eisenkot, et pourquoi maintenant ?
Eisenkot, 66 ans, est né à Tibériade de parents juifs marocains et a grandi à Eilat. Il a fait carrière dans la brigade Golani avant de devenir chef d’état-major de 2015 à 2019. Il incarne un profil « sécuritaire » crédible, à l’opposé du style médiatique et polarisant de Netanyahu. Son image de militaire direct, discret et issu d’un milieu populaire a séduit une partie de l’électorat fatiguée par les années de gouvernement Netanyahu.
Le 7 octobre 2023 a tout changé. Eisenkot a rejoint le cabinet de guerre comme observateur. Son fils Gal et deux neveux ont été tués au combat à Gaza. Il a quitté le gouvernement en 2024 en critiquant l’absence de stratégie claire pour vaincre le Hamas, récupérer les otages et définir l’après-guerre. En 2025, il a fondé son propre parti, Yashar (« Droit » ou « Honnête »), qui a rapidement dépassé les autres forces d’opposition dans les sondages.
Pour beaucoup d’Israéliens, il représente la possibilité d’une responsabilité politique sur l’échec du 7 octobre, d’une commission d’enquête, du retour à une gouvernance plus institutionnelle (fin de la réforme judiciaire controversée, service national pour les ultra-orthodoxes) et d’une rupture avec les ministres d’extrême droite Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich. Son origine mizrahi (juifs d’origine orientale ou nord-africaine) est aussi un atout : aucun Premier ministre israélien n’a jamais été issu de cette communauté majoritaire.
Des positions sécuritaires dures sur le conflit
Eisenkot n’est pas un colombes. Il s’oppose explicitement à la création d’un État palestinien. Après le 7 octobre, il a qualifié cette idée de « délirante » ou d’« erreur ». Il estime qu’Israël doit conserver une responsabilité sécuritaire exclusive entre le Jourdain et la Méditerranée et qu’aucune armée étrangère ne doit s’interposer.
Il soutient les colonies en Cisjordanie (« Judée-Samarie »), à condition qu’elles soient légales et conformes aux intérêts sécuritaires israéliens. Il s’oppose toutefois au projet E1, qui fragmenterait encore davantage le territoire palestinien, en raison de son coût diplomatique. Il critique violemment la violence des colons et la perte de contrôle de l’armée en Cisjordanie au profit des ministres d’extrême droite. Il souhaite rétablir l’autorité militaire et policière classique sur le territoire.
Sur Gaza, il promet de détruire ou de démanteler l’aile militaire du Hamas et d’en finir avec son pouvoir en 18 mois, en s’appuyant si possible sur le plan américain de Trump. Il a rejeté le retour des colonies israéliennes dans la bande de Gaza. Sa doctrine reste celle de la force disproportionnée (la « doctrine Dahiya » appliquée au Liban en 2006) combinée à une gestion pragmatique plutôt qu’à une solution politique négociée.
Quelles conséquences pour le conflit israélo-palestinien ?
Un gouvernement Eisenkot ne marquerait pas de rupture idéologique majeure. L’opposition à un État palestinien souverain, le maintien d’un contrôle sécuritaire israélien et le soutien aux colonies légales resteraient le cadre. Le conflit continuerait d’être « géré » plutôt que résolu, dans une logique post-7 octobre qui a durci la majorité de l’opinion israélienne.
Des différences pratiques pourraient toutefois apparaître :
- Moins d’excès rhétoriques et de politiques d’extrême droite : le départ de Ben-Gvir et Smotrich réduirait les provocations, la violence des colons non sanctionnée et les projets d’annexion pure et simple. Cela pourrait légèrement apaiser la pression internationale.
- Gestion de la Cisjordanie : un retour de l’autorité de l’armée et une lutte plus sérieuse contre le « terrorisme juif » (selon les termes d’Eisenkot) pourraient limiter les flambées quotidiennes, sans remettre en cause l’expansion coloniale.
- Gaza : dans un contexte de cessez-le-feu fragile (en vigueur depuis fin 2025, mais marqué par des frappes israéliennes continues, des milliers de morts supplémentaires et un contrôle israélien sur une large partie du territoire), Eisenkot privilégierait le démantèlement militaire du Hamas et une gouvernance technocratique sous supervision internationale, plutôt qu’une occupation permanente ou une recolonisation. La reconstruction resterait conditionnée au désarmement.
- Relations internationales : un ton plus professionnel et une distance avec l’extrême droite pourraient faciliter le dialogue avec les États-Unis (sous Trump) et certains partenaires arabes, sans pour autant relancer le processus de paix classique.
Les limites sont claires. Eisenkot refuse toute armée palestinienne et toute souveraineté réelle. Les Palestiniens, déjà profondément sceptiques après trois ans de guerre, n’attendent pas de changement structurel. Les partis arabes israéliens ont soutenu Eisenkot pour écarter Netanyahu, mais il a souvent affirmé vouloir un gouvernement « sioniste » sans eux.
Le principal risque à court terme est l’impasse : former une coalition stable sans les ultra-orthodoxes ni les partis arabes reste ardu. Si Eisenkot échoue, de nouvelles élections pourraient intervenir en 2027, laissant Netanyahu en place plus longtemps.
En résumé, le remplacement de Netanyahu par Eisenkot représenterait surtout un changement de style, de personnel et de priorités internes israéliennes (unité nationale, institutions, service militaire). Sur le conflit israélo-palestinien, il s’agirait d’une continuité sécuritaire durcie par le 7 octobre, avec peut-être une gestion plus « professionnelle » et moins idéologiquement extrême. Rien qui ne ressemble à une voie vers une solution politique négociée.