
Depuis le 13-14 octobre 2026, Tirana et plusieurs autres villes albanaises connaissent des affrontements d’une intensité rare entre manifestants (surtout étudiants) et forces de l’ordre. Les protestations, d’abord pacifiques pendant des mois, ont basculé dans la violence avec incendies de bâtiments officiels, jets de pierres et de cocktails Molotov, et réponses policières à base de gaz lacrymogènes, canons à eau et balles en caoutchouc. Le Premier ministre Edi Rama, au pouvoir depuis 2013 et réélu pour un quatrième mandat, refuse catégoriquement de démissionner.
Des mois de mécontentement, une escalade étudiante
Le mouvement trouve ses racines dans la « Révolution des Flamants » (Flamingo Revolution), lancée fin mai 2026. Des manifestants dénonçaient alors un projet de complexe touristique de luxe sur la côte sud, près de Vlora, lié à Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Ils y voyaient une menace environnementale (notamment pour les flamants roses) et un symbole de favoritisme et de corruption.
Après plus de 130 jours de rassemblements relativement calmes, la situation a basculé mi-octobre lorsque des étudiants ont pris le relais. Ils réclament de meilleures conditions dans les universités et résidences, une baisse des frais de scolarité et du coût des manuels, plus d’emplois, ainsi qu’une lutte réelle contre la corruption et la cherté de la vie. Les slogans dominants restent « Rama, démission ! ». Les manifestations se sont étendues à Durrës, Shkodër, Lezhë, Vlora, Gjirokastër ou Korçë.
Les scènes sont devenues chaotiques : ministères (Éducation, Intérieur, Finances, Justice, Infrastructures), siège du Parti socialiste, commissariats, Cour suprême et commerces ont été attaqués ou incendiés. Des barricades ont été dressées, des banques visées. Selon les bilans officiels, plusieurs centaines de personnes ont été blessées (dont une majorité de policiers – autour de 169 sur 272 au 18 octobre) et des centaines d’interpellations ont eu lieu.
La gestion gouvernementale : refus de démission, dialogue conditionnel et maintien de l’ordre
Edi Rama adopte une ligne claire et ferme. Il rejette tout appel à la démission, estimant qu’il dispose d’un mandat électoral fort et que sa mission prioritaire est de mener l’Albanie vers l’adhésion à l’Union européenne (objectif affiché autour de 2028-2030). « Mon devoir est d’écouter, de répondre aux préoccupations légitimes et de faire avancer l’Albanie », a-t-il déclaré, ajoutant qu’une démission serait une trahison de ce mandat. Il a également résumé le choix : « Les Albanais doivent réfléchir clairement : veulent-ils cela, ou veulent-ils l’UE ? »
Sur le fond, le gouvernement se dit prêt au dialogue sur les questions d’éducation et les coûts, et affirme protéger le droit de manifester. Rama a visité des commerces endommagés et a déclaré respecter les étudiants. Cependant, il fixe une « ligne rouge » : la violence contre les institutions et les policiers n’est plus acceptable et sort du cadre d’une simple protestation étudiante. Le 19 octobre, il a annoncé être prêt à parler « avec n’importe qui », mais pas avec ceux qui commettent des violences.
Le Premier ministre attribue largement le chaos à l’opposition (notamment Sali Berisha et le Parti démocrate), à des « mains étrangères » qui ne veulent pas de la paix albanaise ni de l’intégration européenne, et parfois à des éléments criminels. Des allusions ont été faites à des influences extérieures (y compris des mentions de Russie ou d’Iran dans certains propos) et à une tentative de drone explosif neutralisée. Il insiste que ce n’est pas le gouvernement qui est remis en cause, mais « une voie, une mission » européenne.
Côté police, le chef national Skender Hita et le ministère de l’Intérieur défendent l’usage des moyens de maintien de l’ordre comme nécessaire pour protéger les institutions. Des balles en caoutchouc ont été utilisées de manière limitée à partir du cinquième jour environ. Sept agents ont été suspendus pour enquêtes sur d’éventuels excès. Des indemnités et des augmentations de salaire pour les policiers de première ligne ont été promises. Le gouvernement s’engage aussi à indemniser les commerces touchés.
L’Union européenne a condamné la violence, appelé à une réponse proportionnée et souligné que le dialogue constructif est la seule voie. L’ambassade américaine a également appelé à la retenue de toutes les parties.
Une impasse politique et un risque pour l’image européenne
Pour de nombreux observateurs, cette vague constitue le défi le plus sérieux de la longue période au pouvoir de Rama. Les protestataires, souvent jeunes et sans affiliation partisane claire (certains scandent « Rama en prison, Berisha en prison »), estiment que les mois de manifestations pacifiques ont été ignorés. Le gouvernement, de son côté, présente le maintien de l’ordre et la poursuite de l’agenda européen comme la priorité face à ce qu’il décrit comme une déstabilisation.
Au 19 octobre 2026, la situation reste tendue, avec des affrontements qui se poursuivent et aucune résolution en vue. L’issue dépendra de la capacité des autorités à canaliser la colère par des mesures concrètes sur l’éducation et la vie quotidienne, tout en contenant la violence, sans compromettre davantage le processus d’adhésion à l’UE.