Oliviers Cisjordanie

Deux vocabulaires, deux généalogies

« Cisjordanie » — West Bank en anglais — s’impose après 1948-1950, lorsque la Transjordanie occupe puis annexe la rive ouest du Jourdain. Le mot décrit une position par rapport à Amman : ce territoire devient linguistiquement l’appendice occidental du royaume hachémite. Avant cette date, les cartes, le mandat britannique et même le plan de partage de l’ONU de 1947 parlaient encore des collines de Judée et de Samarie.

« Judée-Samarie » renvoie, elle, aux royaumes bibliques : Yehuda au sud, autour de Jérusalem et d’Hébron ; Shomron au nord, autour de l’ancienne capitale d’Israël. Israël réactive officiellement cette appellation dès décembre 1967. Depuis, le choix du mot fonctionne comme un marqueur partisan : à gauche et dans la diplomatie internationale, on dit plutôt Cisjordanie ; à droite, dans les implantations et dans une partie du camp républicain américain, on dit Judée-Samarie.

Quand le nom devient une arme de tribune

Le 22 septembre 2026, à l’Assemblée générale de l’ONU, Emmanuel Macron choisit délibérément « Cisjordanie ». Il dénonce les « violations » quotidiennes et lâche cette phrase : « Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. » Le cadre est clair : un territoire palestinien sous occupation, distinct de Gaza, siège de l’Autorité palestinienne, qu’il faut préserver pour une solution à deux États.

La riposte de Benyamin Netanyahou arrive dans la journée. Elle ne se contente pas de contester le fond. Elle change de dictionnaire. « Dimanche, à la veille de Yom Kippour, Netanel Shukrun, citoyen français et père de six enfants, a été assassiné dans sa voiture par un terroriste du Hamas en Judée-Samarie. » Puis : « Des terroristes du Hamas mènent des attaques contre des Juifs presque tous les jours. Ils ont assassiné d’innombrables civils israéliens en Judée-Samarie. L’ignorance n’est aucune excuse pour effacer leur sang. »

Le désaccord n’est pas seulement factuel. Macron parle d’un espace diplomatique. Netanyahou parle d’un théâtre de guerre intérieur à la « terre d’Israël ». Le nom choisit le récit.

Netanyahou avait déjà théorisé ce basculement un an plus tôt, à la même tribune, en septembre 2025. Évoquant les célébrations palestiniennes après le 7 octobre, il avait dit : « à Gaza et en Judée. Samarie, the West Bank, as you call it. » La parenthèse est un aveu : il sait que l’ONU entend « West Bank » ; il refuse de s’y plier sans le souligner.

Annexer, c’est d’abord nommer

Le 26 août 2026, devant le conseil régional de Binyamin, Netanyahou ne parle plus aux diplomates. Il parle aux élus des implantations. « C’est notre terre et elle restera nôtre. » Pas « Cisjordanie occupée ». Pas « territoires disputés ». « Notre terre », au cœur de la « Terre d’Israël ».

Bezalel Smotrich va plus loin. Le 14 mai 2026, à la yeshiva Merkaz HaRav, pour Yom Yeroushalayim : « Le moment est venu d’effacer enfin les lignes qui distinguent les zones A, B et C. Toute la terre d’Israël est nôtre. » Il revendique plus de 60 000 logements approuvés « en Judée-Samarie » et plus d’une centaine de nouveaux sites. En février 2026, il martèle : « C’est une partie d’Israël, une partie de l’État d’Israël, et avec l’aide de Dieu cela ne pourra jamais être changé. »

Itamar Ben-Gvir, en septembre 2025, refuse même que la souveraineté soit présentée comme une riposte aux reconnaissances européennes d’un État palestinien : « Nous n’avons pas besoin d’attendre l’Europe. Appliquer la souveraineté, c’est le bon geste, parce que c’est notre terre et notre maison. » Le mot « Cisjordanie » n’a plus de place dans cette grammaire : il implique qu’il reste quelque chose à négocier.

Même Donald Trump, pourtant proche d’Israël, révèle le clivage par le vocabulaire. En septembre 2025, il déclare : « I will not allow Israel to annex the West Bank. » Pas « Judea and Samaria ». Le président américain, lorsqu’il pose une limite, revient au nom international — celui qui désigne un objet diplomatique plutôt qu’un patrimoine biblique.

Washington aussi légifère sur les mots

Aux États-Unis, une partie du Parti républicain a décidé que le lexique lui-même était un terrain de bataille. En 2025, le sénateur Tom Cotton et la représentante Claudia Tenney déposent le RECOGNIZING Judea and Samaria Act, qui vise à interdire l’usage de « West Bank » dans les documents fédéraux. Cotton : « Les droits juridiques et historiques du peuple juif sur la Judée et la Samarie remontent à des milliers d’années. Les États-Unis devraient cesser d’utiliser le terme politiquement chargé de West Bank pour désigner le cœur biblique d’Israël. »

Brian Mast, président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre, va plus loin : il ordonne à son personnel républicain de n’écrire plus que « Judea and Samaria » dans toute correspondance officielle, au nom du « berceau de la civilisation juive ». Ici, le nom n’est plus seulement israélien. Il devient un alignement transatlantique.

L’incident Bennett, ou le prix d’un mot « de courtoisie »

Le précédent de Naftali Bennett reste le plus révélateur de la police intérieure du vocabulaire. Lors d’une conférence de presse avec Antony Blinken, Bennett avait dit, en anglais, « West Bank ». La droite israélienne l’avait accusé de trahison sémantique. Lui-même s’était défendu : en hébreu comme en anglais, il employait « généralement » Judée-Samarie ; ce n’était « qu’une remarque accidentelle ». L’épisode montrait déjà la règle : en hébreu, devant son camp, on dit Yehuda ve-Shomron ; en anglais, devant Washington, certains glissent vers West Bank — et s’exposent.

Ce que le mot décide

Dire Cisjordanie, c’est accepter, au moins implicitement, le cadre de 1949 et de 1967 : une ligne d’armistice, une occupation, un possible État palestinien à Gaza et en Cisjordanie, « par Jérusalem », comme l’a formulé Macron lors de la reconnaissance française de 2025.

Dire Judée-Samarie, c’est déplacer le centre de gravité de soixante-dix ans en arrière — ou de trois mille ans. Le territoire n’est plus un reliquat jordanien. C’est le haut plateau où David a régné, où se sont jouées la plupart des scènes bibliques, où Israël affirme aujourd’hui un droit de permanence.

Les deux camps ont raison sur un point : le nom n’est pas neutre. Macron ne dit pas « Cisjordanie » par ignorance de l’histoire juive. Netanyahou, Smotrich et Cotton ne disent pas « Judée-Samarie » par simple goût de l’archéologie. Chacun nomme le pays qu’il veut voir exister demain. Dans ce conflit, la carte commence par le dictionnaire.