Thélyson Orélien

En quelques mois, Thélyson Orélien est passé du statut de révélation littéraire à celui de figure centrale d’une affaire qui ébranle le monde du livre. Premier roman célébré, prix prestigieux, accusations d’écriture par intelligence artificielle, révélations de plagiats anciens, puis, vendredi 25 septembre 2026, exclusion de la sélection du prix Goncourt : retour sur les épisodes d’une polémique fulgurante.

Un inconnu devenu sensation

Né le 23 mai 1988 à Gonaïves, en Haïti, Thélyson Orélien s’installe au Québec après le séisme de 2010. Poète depuis longtemps, il reste peu connu jusqu’à la publication, en mars 2026 aux Éditions du Boréal, de C’était ça ou mourir. Le roman paraît en France chez Grasset en août.

L’ouvrage raconte le périple de Jonas Dorléon, professeur d’histoire haïtien contraint de fuir la violence des gangs. Du quartier de Carrefour-Feuilles à Port-au-Prince jusqu’au Canada, en passant par la République dominicaine, le Brésil, la jungle du Darién, le Mexique et les États-Unis, le récit décrit la route migratoire comme une épreuve physique et morale. L’auteur a expliqué s’être inspiré de son propre parcours et de témoignages recueillis auprès de migrants.

Le livre s’impose comme l’un des phénomènes de la rentrée. Il remporte le Prix du roman Fnac, entre dans de nombreuses sélections (Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, Décembre…) et se vend par dizaines de milliers d’exemplaires. Les droits sont cédés dans une vingtaine de pays. Début septembre, l’Académie Goncourt l’inscrit dans sa première liste de seize romans.

L’accusation d’écriture par IA

Le 21 septembre 2026, tout bascule. Un compte X anonyme, « Balance ton Claude », affirme que C’était ça ou mourir a été « presque intégralement » rédigé par une intelligence artificielle. Comme « preuve », il brandit une analyse du détecteur américain Pangram, qui classe des extraits, voire l’ensemble du texte, comme « 100 % IA ». La publication devient virale.

D’autres tests, réalisés par des médias, donnent des scores élevés mais variables. Des spécialistes rappellent toutefois que ces outils n’offrent aucune garantie scientifique : ils peuvent confondre un style répétitif, oral ou fortement rythmé avec une génération automatique. L’AFP, en testant certains extraits avec InVID-WeVerify, conclut même qu’ils étaient « très probablement écrits par un humain ».

L’auteur dément avec vigueur. Dans Libération, il affirme n’avoir jamais fait appel à une machine : « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine. » Il revendique un style ancré dans les traditions haïtiennes et caribéennes — images, répétitions, rythmes — et évoque une « campagne de haine », voire des attaques racistes. Grasset parle de « fake news ». L’éditeur québécois et l’auteur indiquent que le manuscrit existait dès 2017-2018, bien avant l’essor de ChatGPT.

Dans un premier temps, Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt, appelle à la prudence et exige des « preuves irréfutables » avant toute exclusion.

Le second front : les plagiats

La polémique change de nature lorsque des journalistes de Radio-Canada (équipe des Décrypteurs) et d’autres médias examinent des textes plus anciens.

En 2012, la nouvelle Où va le monde, récompensée par un prix du public de Radio-Canada, reprend de longs passages du Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier (1960), y compris les premières phrases. D’autres articles publiés en 2012 et 2013 dans La Presse ou sur le site de RFI reprennent des textes parus quelques jours plus tôt dans des médias étrangers, parfois mot pour mot ou en traduction. La Presse a depuis signalé le plagiat sur l’un de ces textes.

Le 24 septembre, le site ActuaLitté relève qu’un article de blog d’Orélien daté de septembre 2023 contient ce qui ressemble à une consigne destinée à un modèle de langage, et que le texte est classé à 100 % IA par Pangram.

Ces révélations fragilisent la défense initiale. Jeudi 24 septembre, les Éditions du Boréal suspendent les activités promotionnelles autour du roman. Le Salon du livre de l’Estrie retire à l’auteur son titre d’invité d’honneur.

La sanction du Goncourt

Vendredi 25 septembre 2026, l’Académie Goncourt tranche. Dans un communiqué, elle annonce le retrait de C’était ça ou mourir de sa première sélection.

La décision, présentée comme irrévocable, vise à « préserver l’intégrité du prix Goncourt et celle de l’Académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes ». L’institution invoque deux motifs : les « plagiats dont son auteur s’est rendu coupable au fil du temps et qui viennent d’être révélés », et « le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes dignes de foi mettant en évidence le fait que C’était ça ou mourir est selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle ».

L’Académie ajoute vouloir « envoyer un message clair » : elle ne cautionne ni n’adoube « d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA ».

Le calendrier du prix se poursuit : la deuxième liste, réduite à huit titres, doit être publiée le 6 octobre ; le lauréat sera connu le 4 novembre.

Une affaire qui dépasse un seul livre

L’affaire Orélien a ouvert un débat plus large : fiabilité des détecteurs d’IA, clauses contractuelles dans l’édition, frontière entre aide à l’écriture et substitution de l’auteur, et responsabilité des jurys face à un soupçon devenu public. Les éditeurs français et québécois ont d’abord défendu l’écrivain ; la succession des révélations a ensuite provoqué un recul.

Quoi qu’il en soit du fond — l’auteur continue de nier avoir utilisé l’IA pour son roman —, l’Académie Goncourt a choisi de ne plus laisser C’était ça ou mourir concourir sous son égide. Pour Thélyson Orélien, le roman qui devait consacrer une carrière devient le livre d’une crise sans précédent dans la rentrée littéraire française.

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