
Urgence Palestine est un collectif militant français créé le 8 octobre 2023, au lendemain de l’attaque du Hamas contre Israël (environ 1 200 morts, en majorité des civils, et plus de 250 otages). Il se présente comme un front de soutien à la population de Gaza et de dénonciation de la politique israélienne. Ce n’est pas une association loi 1901 dotée de statuts officiels, mais un « groupement de fait » animé notamment par Omar Alsoumi (nom d’état civil Omar Somi, né en 1981 à Paris), ancien membre du Mouvement de la jeunesse palestinienne, structure que la DGSI a reliée au Front populaire de libération de la Palestine. Le collectif a rapidement organisé des manifestations dans plusieurs villes et s’est trouvé au centre de polémiques récurrentes, allant de l’apologie du terrorisme à des accusations d’antisémitisme, jusqu’à une procédure de dissolution engagée par le ministère de l’Intérieur.
La procédure de dissolution et les poursuites judiciaires
Le 30 avril 2025, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a annoncé l’ouverture d’une procédure de dissolution. Dans la lettre de notification (environ neuf pages, dont des extraits ont été relayés par Le Monde et StreetPress), le ministère reproche au collectif d’avoir, sous couvert de soutien à l’autodétermination palestinienne, valorisé la lutte armée, appelé à l’intifada sur le territoire français, fait l’apologie d’organisations classées terroristes (Hamas notamment) et instauré un « climat de haine » contre la communauté juive et, plus largement, contre « la communauté française ». Retailleau a présenté la mesure comme une lutte contre l’instrumentalisation islamiste de la cause palestinienne.
Le décret de dissolution n’avait toujours pas été publié à l’automne 2026. Le collectif a contesté la procédure, saisi des rapporteurs spéciaux de l’ONU (qui ont interrogé la France sur la proportionnalité de la mesure au regard de la liberté d’association et d’expression) et bénéficié de soutiens, dont Amnesty International, qui a dénoncé une « dégradation continue des libertés d’expression ». Les avoirs personnels d’Omar Alsoumi ont par ailleurs été gelés par arrêté, mesure renouvelée en novembre 2025, en l’absence de condamnation définitive.
Parallèlement, Alsoumi a été placé en garde à vue début novembre 2025 après un signalement du ministère de l’Intérieur et une plainte de l’association Lutte pour l’égalité dans l’antiracisme. Il doit être jugé le 6 mai 2026 pour apologie du terrorisme et refus de remise de convention de déchiffrement (mot de passe d’ordinateur). Le parquet vise notamment un discours prononcé le 3 novembre 2024 place de la République, depuis le camion du collectif : « Est-ce qu’on est d’accord pour continuer à être ce déluge, ce déluge d’Al-Aqsa, qui partout à travers le monde, inonde les rues, inonde les âmes, inonde les consciences… » Le « déluge d’Al-Aqsa » est le nom donné par le Hamas à l’attaque du 7 octobre.
Propos et positions sur le 7 octobre et les groupes armés
Dès novembre 2023, Alsoumi a déclaré en manifestation qu’« Israël n’a pas le droit de se défendre », comparé Israël à un « violeur » et le Hamas à une femme qui n’aurait fait que « griffer » son agresseur, à propos des quelque 1 160 morts israéliens, et qualifié de « mensonge » les accusations de terrorisme visant le Hamas (Le Point, repris par Le Figaro). Le collectif a rendu hommage à Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas tué en 2024, en le qualifiant de « martyr », et a relayé des communiqués officiels du mouvement. En mai 2025, Alsoumi a salué « la résistance extraordinaire du Yémen », en référence aux Houthis, dont la devise officielle inclut « malédiction sur les Juifs ».
Des militants liés au collectif ont tenu des propos similaires. Le 8 février 2025, un intervenant depuis le char d’Urgence Palestine a lancé : « Quel révolutionnaire n’a pas pleuré de joie le 7 octobre ? » Des sections locales ont chanté les louanges de l’attaque et d’organisations considérées comme terroristes par la France. Le collectif a aussi été associé à Elias d’Imzalène (Islam & Infos), condamné pour avoir appelé à « mener l’intifada à Paris, dans nos banlieues, dans nos quartiers ».
Accusations d’antisémitisme, de violence et d’enquêtes internes
Le 8 mars 2024, lors de la manifestation pour la Journée des droits des femmes à Paris, des participants liés à Urgence Palestine ont jeté des bouteilles en direction du cortège du collectif pro-israélien Nous Vivrons, composé notamment de femmes juives venues dénoncer les violences sexuelles du 7 octobre. Des dégradations de magasins Carrefour (accusés de complicité) et des affrontements limités ont également été relevés par le ministère de l’Intérieur, qui note toutefois que les condamnations judiciaires restent rares.
Une enquête d’infiltration publiée par Frontières (Pauline Condomines, 2024) décrit des conversations internes où l’attaque du 7 octobre est qualifiée de « glorieuse opération d’Al-Aqsa », où Israël est présenté comme une « entité sioniste » à éradiquer, et où des thèses complotistes circulent (les attentats islamistes en France seraient un « complot sioniste »). Des questions parlementaires (notamment du député RN Julien Odoul) ont repris ces éléments et demandé la dissolution.
Des critiques sont également venues de la gauche. Une lettre ouverte de l’INRER (2024, initialement publiée puis retirée par Mediapart) et un texte du réseau ASAP (mai 2025) reprochent au collectif son soutien à des forces « réactionnaires, intégristes, antisémites, sexistes et homophobes » (Hamas, Hezbollah, Houthis), l’absence de solidarité avec les Gazaouis manifestant contre le Hamas, des compagnonnages avec des figures comme Michel Collon ou Houria Bouteldja, et la minimisation des crimes du 7 octobre (viols, meurtres d’enfants présentés comme « peu étayés » ou issus d’un « matraquage des médias sionistes »). Ces textes s’opposent néanmoins à la dissolution administrative.
La défense du collectif et le contexte politique
Urgence Palestine et ses avocats (Elsa Marcel, William Bourdon notamment) rejettent les accusations. Ils affirment lutter contre toutes les formes de racisme, y compris l’antisémitisme, refuser toute confusion entre Juifs et gouvernement israélien, et considérer que le droit international reconnaît une résistance à l’occupation. Ils présentent la procédure comme une criminalisation de la solidarité avec les Palestiniens et une instrumentalisation politique, dans un contexte où des élus de La France insoumise (Ersilia Soudais, Thomas Portes) ont défilé à leurs côtés. Une pétition contre la dissolution a recueilli des centaines de milliers de signatures selon le collectif, qui revendique une vingtaine de sections locales.
En octobre 2026, le tribunal administratif de Paris a suspendu une interdiction préfectorale visant une manifestation du collectif le jour du troisième anniversaire du 7 octobre, estimant que le choix de la date, même choquant, ne suffisait pas à caractériser un trouble à l’ordre public. Le collectif a salué un « désaveu » du gouvernement.
Les faits documentés — discours publics reprenant la terminologie du Hamas pour le 7 octobre, hommages à ses dirigeants, appels à importer l’intifada, incidents lors de manifestations — constituent le cœur des polémiques. Ils coexistent avec l’absence, à ce stade, de condamnation définitive du collectif lui-même et avec un débat juridique sur la frontière entre critique radicale d’Israël, apologie du terrorisme et liberté d’expression. La procédure de dissolution reste, à la date d’octobre 2026, non aboutie par décret.