Samuel Paty

Le 16 octobre 2020, vers 17 heures, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie de 47 ans, est poignardé puis décapité à quelques centaines de mètres du collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), où il enseignait. Son assassin, Abdoullakh Anzorov, un réfugié russe d’origine tchétchène âgé de 18 ans, est abattu par la police quelques minutes plus tard. Ce crime, revendiqué comme une vengeance pour des caricatures de Mahomet montrées en classe, a profondément choqué la France et continue, six ans plus tard, de marquer le débat sur la laïcité, la liberté d’expression et la sécurité des enseignants.

Un enseignant engagé dans la transmission des valeurs républicaines

Né le 18 septembre 1973 à Moulins (Allier), Samuel Paty obtient le CAPES d’histoire-géographie en 1997 après des études à l’université Lumière-Lyon-II et à l’IUFM. Il enseigne pendant plus de vingt ans dans plusieurs établissements de l’académie de Créteil avant de rejoindre le collège du Bois-d’Aulne. Père d’un jeune fils, il est décrit par ses collègues et anciens élèves comme un professeur investi, apprécié pour sa capacité à susciter le débat et l’esprit critique. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur et commandeur des Palmes académiques à titre posthume lors d’un hommage national à la Sorbonne le 21 octobre 2020.

Le cours sur la liberté d’expression et l’engrenage fatal

Le 5 ou 6 octobre 2020 (les dates exactes varient légèrement selon les sources), Samuel Paty anime un cours d’enseignement moral et civique (EMC) sur la liberté d’expression, thème au programme. Il montre des caricatures de Mahomet issues de Charlie Hebdo, en lien avec l’attentat de 2015 contre le journal, en proposant aux élèves qui le souhaitaient de détourner le regard ou de sortir. Ce type de séance avait déjà été mené les années précédentes sans incident majeur.

Une élève de 13 ans, absente ce jour-là (exclue pour des motifs disciplinaires), invente à ses parents une version déformée : elle affirme que le professeur a demandé aux élèves musulmans de sortir pour montrer une image « pornographique » du Prophète. Son père, Brahim Chnina, diffuse alors des vidéos sur les réseaux sociaux, insultant Paty de « voyou » et révélant son nom ainsi que l’adresse du collège. Il est rejoint par Abdelhakim Sefrioui, militant islamiste, qui amplifie la campagne. Une plainte pour diffusion d’images pornographiques est déposée ; Paty porte plainte à son tour pour diffamation.

Ces vidéos virales parviennent à Abdoullakh Anzorov, radicalisé et en contact avec des jihadistes en Syrie. Il se rend de Normandie jusqu’au collège, paie des collégiens (environ 300 euros) pour qu’ils lui désignent le professeur, puis l’attaque à la sortie de l’établissement avec un couteau. Il photographie la tête sectionnée et la diffuse sur les réseaux sociaux avant d’être neutralisé.

Les procès : de lourdes condamnations, puis des peines revues en appel

En décembre 2023, six collégiens mineurs au moment des faits sont jugés : la fille de Chnina est condamnée pour dénonciation calomnieuse (sursis), et cinq autres pour association de malfaiteurs (peines avec sursis ou jusqu’à six mois ferme aménagés).

Le grand procès s’ouvre en novembre 2024 devant la cour d’assises spéciale de Paris. En décembre 2024, huit personnes sont condamnées. Brahim Chnina écope de 13 ans et Abdelhakim Sefrioui de 15 ans pour association de malfaiteurs terroriste (campagne de haine). Deux amis d’Anzorov, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, sont condamnés à 16 ans chacun pour complicité d’assassinat terroriste (aide logistique pour l’achat du couteau). D’autres peines vont de un à plusieurs années pour apologie ou association.

En appel, le 2 mars 2026, les peines sont en partie revues à la baisse : Chnina à 10 ans, Sefrioui confirmé à 15 ans, et les deux jeunes complices réduits à 6 et 7 ans (requalification en association de malfaiteurs sans caractère terroriste pour eux). La famille de Samuel Paty a exprimé un sentiment mêlé de soulagement et de déception face à certaines clémences.

Conséquences politiques et législatives

L’assassinat a accéléré l’adoption de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République (dite loi « séparatisme »). Un article, surnommé « article Samuel Paty », crée le délit de mise en danger de la vie d’autrui par la diffusion malveillante d’informations permettant d’identifier ou de localiser une personne (puni de 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, peines aggravées pour les agents publics). Il vise directement les campagnes de harcèlement en ligne comme celle subie par Paty.

Le gouvernement a également fermé temporairement la mosquée de Pantin, dissous des associations comme le CCIF et BarakaCity, et procédé à des expulsions de personnes fichées pour radicalisation. Emmanuel Macron a qualifié l’acte d’« attentat islamiste typique » et d’attaque contre la liberté d’enseigner.

Dans la société et l’Éducation nationale : un traumatisme durable

Le drame a renforcé le sentiment que la laïcité est menacée : un sondage Ifop de l’époque montrait que 87 % des Français estimaient la laïcité en danger et 79 % que l’islamisme avait déclaré la guerre à la France. Des manifestations massives ont eu lieu en hommage à Paty, avec les hashtags #JeSuisProf.

Dans les écoles, les effets persistent. De nombreux enseignants rapportent une autocensure sur les sujets sensibles (laïcité, caricatures, histoire des religions) par peur de représailles ou de plaintes de parents. La « politique du pas de vague » – consistant à minimiser les incidents pour éviter les vagues – est régulièrement dénoncée. La sœur de Samuel Paty, Mickaëlle Paty, a répété le 16 octobre 2026 que cette politique persiste et que l’Éducation nationale n’a pas suffisamment reconnu ses responsabilités ; elle a engagé une procédure administrative pour faire reconnaître la faute de l’État.

Trois ans plus tard, le 13 octobre 2023, le professeur de français Dominique Bernard est tué dans un lycée d’Arras par un terroriste ayant prêté allégeance à l’État islamique. Ces deux assassinats ont conduit à un renforcement de la sécurité dans les établissements et à des formations sur la laïcité, mais aussi à une certaine « bunkerisation » des collèges et lycées. Des incidents de contestation de la laïcité et des menaces contre des enseignants continuent d’être signalés.

Chaque année, des hommages sont rendus le 16 octobre (et autour du 13 octobre pour Dominique Bernard), notamment à Conflans-Sainte-Honorine, où le collège porte désormais le nom de Samuel Paty et où un buste a été inauguré. Des lieux, prix et initiatives pédagogiques perpétuent sa mémoire.

Un symbole inachevé

Samuel Paty est devenu le symbole d’un enseignant qui a payé de sa vie le simple exercice de son métier : transmettre les valeurs de la République, dont la liberté d’expression et la laïcité. Six ans après, le débat reste vif entre ceux qui y voient la nécessité d’une fermeté accrue contre l’islamisme radical et les atteintes à la liberté d’enseigner, et ceux qui alertent sur les risques de stigmatisation ou de restrictions excessives. Les condamnations judiciaires ont clarifié les responsabilités dans l’engrenage qui a mené à sa mort, mais les critiques de la famille et le constat d’une persistance des menaces montrent que la société française n’a pas encore pleinement tiré toutes les leçons de ce drame.