Mao Zedong

Fin octobre 2026, une remarque anodine de Kylian Mbappé a déclenché une tempête en Chine et un embarras visible chez La France insoumise (LFI). Dans un extrait du podcast The Bridge (produit par Aurélien Tchouaméni), le joueur du Real Madrid évoque les mèmes qui le caricaturent en « dictateur ». Il cite celui où son visage est superposé à celui d’un « dictateur chinois », en référence claire à Mao Zedong, et dit s’en amuser avec ses amis.

La réaction chinoise a été immédiate et violente. Plusieurs sponsors (Dongpeng, Mengniu, Milkground) ont rompu leurs contrats, estimés à plusieurs millions d’euros. Le Real Madrid et La Liga ont présenté des excuses. Mbappé lui-même a publié un communiqué en français, anglais et mandarin : « Ce propos était maladroit […] J’ai un profond respect pour le peuple chinois et son histoire, et je suis sincèrement désolé. » La Chine a jugé ces excuses « sérieuses », mais le sujet reste tabou à Pékin, où Mao est encore largement présenté comme un héros fondateur malgré un bilan officiel admettant des « erreurs ».

Le mutisme et les contorsions de LFI

Face à cette polémique, les cadres de LFI ont adopté une prudence extrême. Mathilde Panot, présidente du groupe à l’Assemblée, a déclaré sur TF1 : « Kylian Mbappé a fait un communiqué pour s’excuser, dont acte. Je n’ai rien à dire sur cette question. »

Antoine Léaument, député LFI, a été plus explicite sur Sud Radio. Il a refusé de trancher sur le statut de Mao, arguant qu’une réponse positive créerait de « mauvaises relations avec la Chine » et une réponse négative une « polémique ». Il a préféré parler de « régime autoritaire » plutôt que de « dictateur », tout en déplorant que la Chine soit « regardée d’une manière un peu brutale » et présentée comme « un pays où il n’y a que des dictateurs ». Il a appelé à « normaliser » les relations avec Pékin et à cesser une logique « À bas les Chinois et vive les États-Unis ».

Cette position s’inscrit dans une ligne déjà documentée. En septembre 2025, Sophia Chikirou (proche de Jean-Luc Mélenchon) avait affirmé sur Quotidien que « la Chine n’est pas une dictature », mais un « système politique à parti dominant ». LFI s’était également abstenue en 2022 sur une résolution reconnaissant le caractère génocidaire des persécutions contre les Ouïghours, Clémentine Autain estimant qu’« inflation des mots » ne sauverait pas la situation.

Mao, dictateur selon le consensus historique

Cette prudence politique se heurte au consensus des historiens. Marc Julienne (IFRI) a rappelé que le terme « dictateur » fait largement consensus pour qualifier Mao.

Mao Zedong a dirigé la Chine de 1949 à sa mort en 1976 avec un pouvoir quasi absolu, un culte de la personnalité intense et un parti unique. Le Grand Bond en avant (1958-1962), campagne d’industrialisation et de collectivisation forcée, a provoqué la plus grande famine de l’histoire humaine. Les estimations sérieuses situent le bilan entre 30 et 45 millions de morts (Yang Jisheng autour de 36 millions, Frank Dikötter au moins 45 millions, la plupart des travaux démographiques retenus se situant dans cette fourchette). La Révolution culturelle (1966-1976) a ajouté des purges massives, des violences de masse et des millions de victimes supplémentaires.

Selon la définition contemporaine, un dictateur est un chef d’État ou de gouvernement qui, parvenu au pouvoir légalement ou par la force, exerce une autorité sans contrôle ni opposition réelle. Mao correspond pleinement à cette description : concentration du pouvoir, absence de contre-pouvoirs, répression systématique des opposants et responsabilité directe dans des politiques ayant entraîné des dizaines de millions de morts.

Campisme et relations internationales

LFI justifie souvent son approche par une volonté d’indépendance diplomatique et de dialogue avec toutes les puissances, dans une logique anti-atlantiste. Léaument a insisté sur le fait que le régime chinois n’est pas le modèle que LFI souhaite pour la France (qui prône une VIe République avec davantage de démocratie directe). Cependant, le refus répété d’employer le terme « dictateur » pour Mao, comme pour d’autres dirigeants (Maduro au Venezuela par exemple), est largement interprété comme un campisme : une réticence à critiquer frontalement des régimes hostiles aux États-Unis ou héritiers d’une tradition communiste, au détriment de la clarté morale et historique.

Jean-Luc Mélenchon a entretenu des relations complexes et fluctuantes avec la Chine, marquant à certaines périodes une bienveillance notable, même si des positions plus critiques ont existé par le passé. Des enquêtes (notamment du Point) ont documenté des liens et des voyages, alimentant les accusations d’une certaine fascination ou d’un pragmatisme excessif.

La polémique Mbappé n’est pas un débat sur le football. Elle révèle un écart entre le consensus historique sur le bilan de Mao et la stratégie politique d’une partie de la gauche française, qui préfère l’euphémisme et la normalisation diplomatique à une qualification claire d’un des régimes les plus meurtriers du XXe siècle. En Chine, appeler Mao « dictateur » reste un tabou ; en France, pour LFI, cela semble devenu un mot politiquement coûteux.