
Pendant plus de deux décennies, l’ONU, B’Tselem, Defense for Children International – Palestine (DCIP), UNICEF, Amnesty International et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme ont recensé, nommément ou statistiquement, des centaines puis des milliers d’enfants palestiniens tués par les forces israéliennes en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza.
Les chiffres ne sont pas identiques d’une source à l’autre. Ils convergent pourtant sur l’essentiel : le recours répété à la force létale contre des mineurs, surtout lors des grandes offensives à Gaza (2008-2009, 2012, 2014, 2021) et, en Cisjordanie, lors des raids, des manifestations et des tirs à balles réelles.
Ce que mesurent les sources
L’OCHA considère comme enfant toute personne de moins de 18 ans, conformément à la Convention relative aux droits de l’enfant. Sa base de données sur les victimes, ouverte depuis 2008, ne retient que les morts liées à des confrontations israélo-palestiniennes dans le cadre de l’occupation et du conflit.
B’Tselem tient une base nominative : âge, lieu, date, arme, et souvent une description des circonstances, y compris lorsque l’adolescent lançait des pierres, un cocktail Molotov ou participait à un échange de tirs.
DCIP enquête sur le terrain, recueille témoignages, rapports médicaux et, parfois, des images. L’organisation a documenté 705 enfants palestiniens tués en Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) par des forces israéliennes ou des colons depuis 2000.
Wikipedia, s’appuyant notamment sur B’Tselem, évoque environ 2 171 enfants palestiniens tués par les forces israéliennes sur deux décennies, contre 139 enfants israéliens tués par des Palestiniens sur la même période — un écart massif, même si les deux séries existent.
Gaza : les offensives avant 2023
C’est à Gaza que le bilan infantile a été le plus lourd avant le 7 octobre. DCIP a compilé les enfants tués lors des principales opérations militaires israéliennes :
| Opération | Période | Enfants tués (DCIP) |
|---|---|---|
| Summer Rains | juin-sept. 2006 | 58 |
| Autumn Clouds | nov. 2006 | 85 |
| Warm Winter | févr.-mars 2008 | 33 |
| Cast Lead | déc. 2008 – janv. 2009 | 353 |
| Pillar of Defense | nov. 2012 | 33 |
| Protective Edge | juil.-août 2014 | 535 |
| Guardian of the Walls | mai 2021 | 60 |
| Total | 1 157 |
L’opération « Bordure protectrice » de 2014 reste, jusqu’au 7 octobre 2023, l’épisode le plus meurtrier pour les enfants palestiniens. DCIP a aussi recensé au moins 67 enfants tués pendant l’offensive de onze jours de mai 2021, dont 60 directement par des attaques israéliennes. UNICEF a fait état de 685 enfants blessés lors de cette même offensive.
Amnesty International, dès 2002, décrivait déjà un schéma : tirs disproportionnés lors de manifestations, bombardements de zones résidentielles, enfants tués comme victimes collatérales de « liquidations ciblées », ou faute d’accès aux soins. Le 22 juillet 2002, une bombe d’une tonne larguée sur un quartier dense de Gaza-ville a tué 17 personnes dont neuf enfants.
En mai 2023, lors de l’opération « Bouclier et flèche », B’Tselem a inscrit plusieurs enfants tués dans des frappes visant des militants : parmi eux Hajar Khalil Salah al-Bahtini, 4 ans, et Ali Tareq Ibrahim Iz a-Din, 8 ans, à Gaza-ville.
La Grande Marche du Retour (2018-2019)
Entre le 30 mars 2018 et la fin de l’année, des manifestations hebdomadaires se sont tenues le long de la clôture de Gaza. La Commission d’enquête indépendante de l’ONU a conclu qu’Israël avait tué 189 Palestiniens sur les sites de manifestation, dont 183 par balles réelles, parmi lesquels 35 enfants, trois soignants clairement identifiés et deux journalistes clairement identifiés. Elle a estimé que certaines violations pouvaient constituer des crimes de guerre.
La Commission a nommé des cas emblématiques :
- Ibrahim Abu Shaar, 17 ans, vendeur de bonbons, touché à l’arrière de la tête le 30 mars 2018 alors qu’il s’éloignait, à environ 70-100 mètres de la clôture.
- Mohammad Ayoub, 14 ans, touché à la tête le 20 avril, à environ 200 mètres de la clôture.
- Wisal Sheikh-Khalil, 14 ans, touchée à la tête le 14 mai alors qu’elle tentait d’accrocher un drapeau palestinien.
- Ahmad Yasser Sabri Abu Abed, 4 ans, plus jeune victime des manifestations, mort le 7 décembre 2018 de fragments de munitions tirées dans une foule à environ 250 mètres de la clôture.
OCHA, fin octobre 2018, comptait déjà 33 enfants tués pendant les seules manifestations. Amnesty citait notamment Ahmed Masabah Abu Tuyur, 16 ans, abattu alors qu’il agitait les mains loin de la clôture, et Nasser Azmi Mosbeh, 12 ans, touché à la tête à Khan Younis.
L’ONU a aussi relevé que les organisateurs palestiniens n’avaient pas suffisamment empêché la présence d’enfants près de la clôture. La responsabilité première des tirs mortels, selon le Haut-Commissariat, restait celle des forces israéliennes.
Cisjordanie : une mortalité infantile déjà en hausse avant octobre 2023
Hors Gaza, le tableau est différent : moins de bombardements, davantage de tirs à balles réelles lors de raids et d’affrontements.
Selon B’Tselem :
- d’octobre 2000 à février 2005 (seconde Intifada), les forces israéliennes ont tué 251 enfants et adolescents en Cisjordanie ;
- de février 2005 à fin 2021, soit près de 17 ans, elles en ont tué 194, plus 10 par des civils israéliens.
Puis la courbe remonte.
En 2022, B’Tselem a recensé 34 mineurs tués par les forces israéliennes en Cisjordanie, le plus haut total depuis 2004. L’ONG cite Nader Rayan, 16 ans, touché dans le dos alors qu’il fuyait ; Thaer Mislet, 16 ans, touché à la poitrine alors qu’il regardait d’autres jeunes lancer des pierres ; Muhammad Suliman, 16 ans, touché au cou après un jet de pierres. OCHA, pour la même année, parlait de 35 enfants tués par les forces israéliennes en Cisjordanie.
DCIP a confirmé qu’entre 2018 et octobre 2022, au moins 200 enfants avaient été tués en Cisjordanie et à Gaza par des forces israéliennes ou des colons, et que 2021 avait été l’année la plus meurtrière depuis 2014 (78 enfants). En 2022, l’organisation comptait déjà 44 enfants tués, dont 27 en Cisjordanie.
2023, avant le 7 octobre, était déjà exceptionnelle. Save the Children indiquait en septembre qu’au moins 38 enfants avaient été tués en Cisjordanie, le plus haut niveau depuis 2005. Le Haut-Commissariat a ensuite établi qu’avant le 7 octobre, 200 Palestiniens avaient déjà été tués en Cisjordanie depuis le 1er janvier 2023 — le plus haut total sur dix mois depuis le début des relevés onusiens en 2005.
Des analyses s’appuyant sur DCIP estiment à environ 40 le nombre d’enfants tués en Cisjordanie de janvier à début octobre 2023, avant l’explosion post-7 octobre.
Des noms, pas seulement des totaux
La base B’Tselem pour le premier trimestre 2023, toujours avant le 7 octobre, comprend notamment :
- Amir Maamun Rashid Odeh, 14 ans, Qalqilya, 10 mars 2023, tué par balle au checkpoint Eyal après avoir, selon l’enquête, lancé des cocktails Molotov depuis le toit.
- Walid Saed Dawood Nassar, 15 ans, Jénine, blessé le 7 mars, mort le 9, touché à l’abdomen pendant le retrait d’un raid.
- Muhammad Nidal Ibrahim Salim, 17 ans, Azzun, 2 mars, touché dans le dos après des jets de Molotov sur la route 55.
- Muhammad Farid Muhammad al-Haj Muhammad, 16 ans, Naplouse, 22 février, l’un des onze Palestiniens tués lors d’une incursion.
Le 22 septembre 2023 encore, Abdallah Imad Saed Abu Hassan, 16 ans, est tué à Kfar Dan (Jénine) alors qu’il tirait, selon B’Tselem, avec une arme improvisée.
Ces fiches illustrent la diversité des situations : enfant armé, adolescent lanceur de projectiles, spectateur, victime collatérale. Elles montrent aussi que l’armée israélienne recourt très souvent à la balle réelle contre des mineurs.
Droit international et impunité
Le Comité des droits de l’enfant et DCIP rappellent que les mineurs bénéficient d’une protection spéciale. Les enquêtes de DCIP concluent régulièrement que l’usage de la force létale peut s’apparenter à des exécutions extrajudiciaires.
La Commission d’enquête de 2019 sur Gaza a estimé que des tireurs d’élite avaient visé des enfants « en sachant qui ils étaient ». Les poursuites israéliennes restent rares. Un exemple souvent cité : un soldat condamné en 2019 à un mois de travaux militaires pour avoir tué Othman Hilles, 14 ans.
Lire les chiffres sans les vider de leur contexte
Trois précautions s’imposent.
Premièrement, la violence n’est pas à sens unique. Des enfants israéliens ont aussi été tués avant le 7 octobre — bien moins nombreux, mais documentés : attentats, attaques à l’arme blanche, tirs contre des véhicules. Le 7 octobre lui-même a fait, selon l’ONU, 40 enfants israéliens tués.
Deuxièmement, tous les enfants palestiniens tués n’étaient pas des civils passifs. Une minorité portait une arme ou participait à des hostilités. Le droit international humanitaire n’autorise pas pour autant un usage illimité de la force contre un mineur, et encore moins contre un enfant de 4, 8 ou 12 ans dans une foule ou une maison.
Troisièmement, le 7 octobre n’annule pas l’histoire antérieure. En Cisjordanie, 2022 et les neuf premiers mois de 2023 étaient déjà parmi les périodes les plus meurtrières pour les enfants depuis la fin de la seconde Intifada. À Gaza, Cast Lead et Protective Edge avaient déjà fait plus de 800 victimes infantiles à elles seules.