
L’homosexualité n’est pas un crime en Turquie. Cette phrase, souvent répétée pour relativiser la situation, masque une réalité plus sombre : l’absence de protections légales, une rhétorique d’État hostile et une répression de plus en plus systématique des associations, des lieux de sociabilité et de l’expression publique. Les opérations policières lancées le 13 septembre 2026 dans une quinzaine de provinces l’illustrent avec une clarté particulière.
Un droit « ignoré », pas un droit reconnu
Depuis 1858, le droit ottoman puis républicain n’a pas criminalisé les relations sexuelles consenties entre adultes de même sexe. Il n’existe pas non plus de reconnaissance du mariage, du partenariat civil ou de l’adoption conjointe pour les couples homosexuels. La Constitution affirme l’égalité devant la loi, mais n’inclut pas l’orientation sexuelle ni l’identité de genre parmi les motifs protégés. Aucune loi spécifique n’interdit la discrimination dans l’emploi, le logement, la santé ou l’éducation.
Le changement d’état civil pour les personnes transgenres reste possible depuis 1988, mais sous conditions lourdes : autorisation judiciaire, souvent chirurgie et stérilisation. Des projets de réforme, circulés en 2025 et relancés en 2026, visaient à relever l’âge minimum, rétablir des exigences médicales plus strictes et punir la « promotion » de comportements « contraires au sexe biologique ». Ces textes n’étaient pas encore adoptés au moment des raids de septembre, mais ils dessinent clairement la direction politique.
Sur la Rainbow Map d’ILGA-Europe, la Turquie demeure parmi les derniers pays du continent : 47e sur 49, avec un score d’environ 5 %. Seuls l’Azerbaïdjan et la Russie font moins bien.
La « famille » comme argument d’État
Depuis plusieurs années, le président Recep Tayyip Erdoğan et son gouvernement présentent les personnes LGBTQI comme une menace pour la natalité, l’ordre moral et « l’institution familiale ». 2025 a été proclamée « Année de la famille ». En 2025, Ankara a ensuite annoncé une « Décennie de la famille et de la population » pour 2026-2035, officiellement destinée à inverser la baisse de la fécondité. Dans ce cadre, les associations LGBTQI sont régulièrement accusées d’influencer les mineurs, de diffuser de l’« obscénité » ou de recevoir des financements étrangers.
Les marches des fiertés d’Istanbul, autrefois parmi les plus importantes de la région, sont interdites chaque année depuis 2015. Les tentatives de rassemblement se heurtent à des dispersions et à des arrestations. Des associations ont déjà été poursuivies ou fermées pour des publications jugées contraires aux « bonnes mœurs ». En décembre 2025, un tribunal a notamment ordonné la dissolution de Genç LGBTİ+ à Izmir.
Le 13 septembre 2026 : une opération d’ampleur nationale
Dans la nuit du 12 au 13 septembre 2026, la police a lancé l’opération « Ma famille est en sécurité » (Ailem Güvende). Des descentes ont visé des bars gays, des clubs, un hammam, des domiciles de militants et les locaux d’associations à Istanbul, Ankara, Izmir, Aydın, Mersin et dans d’autres provinces.
Le ministre de la Justice, Akın Gürlek, a annoncé des poursuites contre 162 suspects, 9 associations et 13 entreprises dans 15 provinces. Les autorités invoquent l’obscénité, la prostitution, parfois la détention de drogue ou d’alcool de contrebande, et affirment vouloir « protéger les enfants, l’institution familiale et l’ordre public ». Selon le ministre, aucune « organisation criminelle » ni « réseau d’abus » visant les jeunes et les familles ne sera toléré.
Les chiffres d’interpellations varient selon les sources. L’agence officielle Anadolu a fait état d’au moins 63 personnes interpellées à Ankara, Istanbul et Izmir. Kaos GL, principale association visée, a parlé d’environ 50 défenseurs des droits placés en garde à vue ou soumis à des procédures. Des procureurs d’Istanbul ont évoqué 26 détentions dans leur ressort ; ceux d’Ankara, 21 personnes dans le cadre de l’enquête visant Kaos GL. Le 14 septembre, un tribunal d’Izmir a déjà placé 16 personnes en détention provisoire.
Kaos GL est accusée d’avoir publié des contenus « obscènes » accessibles aux enfants. Ses locaux ont été perquisitionnés, des membres de sa direction interpellés. La veille et le jour même, des dizaines de sites et de comptes — X, Instagram, YouTube, Facebook — d’associations et de militants ont été bloqués, dont ceux de Kaos GL, SPoD, Pembe Hayat, Lambdaistanbul ou encore de journalistes et avocats connus.
Les autorités ont aussi souligné que certaines associations recevaient des financements internationaux. Pour les organisations de défense des droits humains, dont l’Association des droits de l’homme turque et Amnesty, il ne s’agit pas d’une enquête judiciaire ordinaire, mais d’une opération politique destinée à imposer un modèle familial unique et à museler la société civile.
Une répression déjà documentée, désormais accélérée
Les raids de septembre 2026 ne tombent pas du ciel. Le rapport 2025 de Kaos GL avait déjà recensé une forte hausse des violations : centaines de détentions, plus de 300 interdictions ou dispersions d’événements, restrictions d’expression, pressions dans les universités, et plusieurs morts liées à des violences anti-LGBT. Les autorités utilisent des articles vagues du code pénal — obscénité, atteinte aux bonnes mœurs, protection de la famille — pour contourner le fait que l’homosexualité elle-même n’est pas interdite.
Le rapporteur du Parlement européen sur la Turquie, Nacho Sánchez Amor, a qualifié la vague d’arrestations d’« escalade choquante ». Des députés d’opposition turcs ont rappelé que « l’existence ne peut être interdite » et que les droits LGBTI+ sont des droits humains.
Ce que cela signifie concrètement
Être homosexuel, bisexuel ou transgenre n’est pas, en soi, un délit en Turquie. Organiser une Pride, tenir un site d’information, gérer une association de soutien aux personnes séropositives, publier un contenu jugé « contraire à la morale » ou simplement fréquenter certains lieux peut en revanche exposer à des perquisitions, des gardes à vue, des blocages numériques et des procès.
Les événements du 13 septembre 2026 ne créent pas cette situation : ils la rendent visible à grande échelle. Ils confirment que, dans la Turquie actuelle, les droits LGBTQI ne sont ni garantis par la loi, ni protégés par l’État. Ils sont, au contraire, traités comme un problème d’ordre public au nom de la famille.