
Ratko Mladić, le « boucher de Bosnie », a été inhumé le 7 septembre 2026 à Belgrade devant des milliers de personnes, avec des honneurs militaires, des drapeaux et l’accompagnement du patriarche de l’Église orthodoxe serbe. Ces funérailles, présentées officiellement comme une affaire familiale mais largement prises en charge par l’État serbe, ont ravivé les plaies des guerres des années 1990 et suscité une vive indignation en Europe, en Bosnie-Herzégovine et au-delà.
Né le 12 mars 1942, Ratko Mladić a commandé l’Armée de la Republika Srpska (VRS) pendant la guerre de Bosnie (1992-1995). Condamné en 2017 par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à la prison à vie pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité — peine confirmée en appel —, il est mort le 27 août 2026 à 84 ans à l’hôpital de la prison des Nations unies à La Haye, où il purgeait sa peine. Il était notamment tenu pour responsable du massacre de Srebrenica, en juillet 1995, où environ 8 000 hommes et garçons bosniaques musulmans ont été tués après la prise de cette enclave pourtant déclarée « zone de sécurité » par l’ONU. C’est le plus grave crime de masse commis en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Il a aussi été condamné pour le siège de Sarajevo et d’autres exactions.
Après sa mort, son corps a été rapatrié en Serbie le 3 septembre à bord d’un avion gouvernemental. Des soldats ont porté le cercueil drapé des drapeaux de la Serbie et de la Republika Srpska. Le ministre de la Justice Nenad Vujić avait d’abord annoncé des « honneurs militaires et d’État », avant que le président Aleksandar Vučić ne tempère le discours tout en laissant se dérouler une cérémonie aux allures officielles.
Le 7 septembre, des milliers de personnes — plusieurs milliers selon la police, davantage selon d’autres estimations — se sont pressées à l’église Saint-Luc de Belgrade. Le cercueil, surmonté de la casquette d’officier caractéristique de Mladić, d’un sabre et de médailles, était encadré par des vétérans. Le patriarche Porfirije a célébré l’office et déclaré que le nom de Mladić resterait « profondément gravé dans la mémoire et les prières » d’une grande partie du peuple orthodoxe serbe, qui lui porte « une profonde gratitude ». Un cortège militaire, une garde d’honneur, une salve et une fanfare ont accompagné l’inhumation au cimetière de Topčider, à côté de sa fille Ana, morte en 1994. Plusieurs ministres serbes, des responsables de la Republika Srpska dont Milorad Dodik, le fils du président Vučić et l’ambassadeur de Russie étaient présents. Vučić lui-même s’est abstenu, invoquant des obligations officielles.
Pourquoi cette mise en scène a choqué
L’indignation internationale repose d’abord sur le contraste entre la condamnation judiciaire définitive et le traitement héroïque réservé à un homme reconnu coupable de génocide. Pour les familles des victimes, notamment les Mères de Srebrenica, ces honneurs constituent une insulte supplémentaire plus de trente ans après les faits. Ils relèvent, selon elles, d’une forme de négation ou de relativisation des crimes. En Bosnie-Herzégovine, où la glorification des criminels de guerre est un délit, les autorités ont dénoncé une identification de la direction serbe avec « l’un des pires tueurs de l’histoire européenne récente ». Le ministre des Affaires étrangères bosniaque a annoncé le retrait de la quasi-totalité du personnel de l’ambassade à Belgrade. Des chaînes serbes de Bosnie ont été coupées dans certaines zones. La Croatie a également condamné la cérémonie.
Ensuite, la Serbie est candidate à l’Union européenne. Bruxelles a rappelé que « toute glorification des criminels de guerre, la négation du génocide et le révisionnisme contredisent les valeurs européennes les plus fondamentales et n’ont pas leur place dans l’UE ni dans les pays candidats ». La commissaire à l’Élargissement, Marta Kos, a annulé une visite prévue à Belgrade en expliquant que cette « glorification autour de son décès » était incompatible avec le chemin européen, qui exige de regarder le passé en face et de respecter les victimes.
Enfin, ces obsèques illustrent la persistance d’un récit nationaliste selon lequel Mladić n’était pas un criminel mais un « protecteur » du peuple serbe. Des banderoles, des T-shirts à son effigie et des slogans comme « Bienvenue, général, merci à ta mère d’avoir mis au monde un héros » l’ont confirmé. Des veillées et des hommages avaient déjà eu lieu en Republika Srpska. Pour beaucoup d’observateurs, cette cérémonie en grande pompe, même si elle n’était pas formellement un enterrement d’État au Temple de Saint-Sava, montre que la confrontation avec le passé reste inachevée en Serbie et dans une partie de la région. Elle rouvre des blessures que les accords de Dayton n’ont jamais entièrement refermées et complique encore le processus d’intégration européenne de Belgrade.
Les funérailles de Ratko Mladić n’ont pas seulement enterré un homme. Elles ont mis en lumière un clivage durable : d’un côté, une justice internationale qui a établi des faits ; de l’autre, une mémoire officielle et populaire qui continue, pour une part significative de la société serbe, à le considérer comme un héros. C’est précisément ce décalage qui a provoqué l’indignation.