Lyes Louffok

Lyes Louffok, né le 3 novembre 1994 dans les Yvelines, est devenu l’une des voix les plus visibles de la critique du système français de protection de l’enfance. Ancien enfant placé, essayiste et militant, il a transformé un parcours marqué par les ruptures et les violences en un combat public contre ce qu’il qualifie de « maltraitance institutionnelle » au sein de l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

Placé dès la naissance en pouponnière — sa mère, sous tutelle, présentait des troubles psychiatriques et son père ne l’avait pas reconnu —, il rejoint à dix-huit mois une famille d’accueil des Yvelines qu’il décrit comme aimante. À environ cinq ans, cette famille souhaite déménager dans le Sud et envisage même l’adoption. L’ASE s’y oppose au nom du maintien d’un lien avec la mère biologique, qu’il n’a jamais rencontrée et qui n’exerce aucun droit de visite. Ce refus marque, selon lui, le début d’une longue série de placements.

Dans la famille suivante, il raconte avoir été enfermé pendant des périodes prolongées dans une pièce vide, dormant sur un morceau de polystyrène, privé d’école, isolé des repas familiaux et soumis à des violences physiques (douches glacées ou brûlantes, coups de martinet). Il affirme que l’institution a mis environ deux ans à détecter la situation. Suivent d’autres familles et des foyers. Dans ces structures, il décrit une violence entre pairs — y compris sexuelle —, un encadrement insuffisant et l’absence de contrôles effectifs. Il évoque également une médication précoce (anxiolytiques et antipsychotiques) qu’il assimile à une « camisole chimique ». Ce n’est qu’autour de quinze ans, chez une assistante familiale qu’il appelle Yasmina ou Madame Moussa, qu’il retrouve une stabilité durable jusqu’à sa majorité. Il se définit alors comme un « enfant-valise », un dossier déplacé sans projet de vie clair.

À dix-sept ans, il commence la rédaction d’un témoignage. Publié en 2014 chez Flammarion avec Sophie Blandinières, Dans l’enfer des foyers : Moi, Lyes, enfant de personne dénonce les aberrations administratives et judiciaires du système. Le livre, réédité en poche, est adapté en 2021 en téléfilm (L’Enfant de personne, réalisé par Akim Isker et diffusé sur France 2), qui remporte des prix au Festival de la fiction TV de La Rochelle. En 2022, il publie un second ouvrage, Si les enfants votaient, plaidoyer pour une politique de l’enfance.

Sur le plan professionnel, Louffok obtient un CAP de cuisine, milite un temps au sein de Ni putes ni soumises — marqué par le témoignage de Samira Bellil — puis devient travailleur social, notamment auprès de femmes en difficulté et de personnes sans abri (Groupe SOS). Il intègre en avril 2022 le Conseil national de la protection de l’enfance au titre des personnalités qualifiées. Il cofonde ensuite le Comité de vigilance des enfants placés et occupe des fonctions de responsabilité dans un service de protection de l’enfance.

Son combat porte sur plusieurs points récurrents : l’insuffisance des contrôles des familles d’accueil et des foyers, le recours aux hôtels pour héberger des mineurs, le manque de professionnels diplômés et de ratios d’encadrement, l’absence de projet de vie pour des enfants placés parfois pendant plus de dix ans, et la sortie à la rue à la majorité. Il cite régulièrement des indicateurs alarmants, notamment la surreprésentation des anciens placés parmi les jeunes sans domicile et le faible taux de diplômés. Il insiste sur le fait que les maltraitances ne sont pas seulement le fait d’individus isolés, mais le produit d’un système qu’il juge en « ruine », où des décisions de justice restent parfois inappliquées pendant des mois et où les droits des enfants demeurent largement théoriques.

L’une de ses batailles les plus abouties concerne l’assistance systématique d’un avocat pour chaque mineur concerné par une mesure d’assistance éducative. Une proposition de loi en ce sens, qu’il a soutenue de longue date, a été adoptée ; son entrée en vigueur est prévue pour le 1er juillet 2026. Pour lui, cette mesure replace l’enfant comme sujet de droit plutôt que comme simple objet de protection. Il estime qu’un tel accompagnement aurait pu modifier radicalement son propre parcours.

Sur le plan politique, Louffok a soutenu Jean-Luc Mélenchon en 2022, a été candidat du Nouveau Front populaire aux législatives de 2024 dans le Val-de-Marne (en tête au premier tour, battu au second) puis à une partielle en Isère en 2025, sans être adhérent d’un parti. En 2026, son soutien au socialiste Emmanuel Grégoire pour les municipales parisiennes a suscité des tensions avec une partie de son ancien camp.

Son récit personnel reste un témoignage, non une enquête exhaustive. Il s’inscrit toutefois dans un corpus plus large de rapports de l’Inspection générale des affaires sociales, de commissions parlementaires et de constats associatifs qui documentent des défaillances récurrentes de l’ASE : listes d’attente, suivi sanitaire lacunaire, violences en institution et sorties sèches. À trente et un ans, Louffok continue d’alerter sur ces dérives, convaincu que les diagnostics sont connus et que les solutions — contrôles effectifs, droits opposables, moyens et gouvernance — existent déjà sur le papier.

Partagez...