
Depuis le 7 octobre 2023, les actes antisémites en France se maintiennent à un niveau historiquement élevé : 1 676 faits en 2023, 1 570 en 2024 et 1 320 en 2025, selon le ministère de l’Intérieur. Ils représentent plus de la moitié des actes antireligieux alors que les Juifs constituent moins de 1 % de la population. Une part importante de cette violence est liée à l’actualité du Proche-Orient et à un antisémitisme islamiste. Mais les partis d’extrême droite et d’extrême gauche n’en sont pas absents : le Rassemblement national porte un héritage antisémite documenté, tandis que La France insoumise multiplie les propos, sous-entendus et minimisations qui alimentent un climat hostile.
Ce n’est pas une équivalence parfaite. Les deux formations n’ont ni la même histoire ni exactement le même registre. Les faits, eux, sont publics.
Le RN : un héritage collaborationniste et une dédiabolisation inachevée
Le Front national, ancêtre du RN, a été cofondé en 1972 notamment par Jean-Marie Le Pen et Pierre Bousquet, ancien Waffen-SS. Pendant des décennies, Le Pen a multiplié les déclarations condamnées. En 1987, il qualifie les chambres à gaz de « point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ». En 1988, il transforme le nom du ministre Michel Durafour en « Durafour crématoire ». En 1985, il cible nommément des journalistes juifs (Jean-François Kahn, Jean Daniel, Ivan Levaï, Jean-Pierre Elkabbach) lors d’un meeting. Il a été condamné à plusieurs reprises pour antisémitisme et contestation de crime contre l’humanité.
Marine Le Pen a exclu son père en 2015 et entrepris une stratégie de dédiabolisation. Le RN participe désormais à des marches contre l’antisémitisme, se présente comme rempart face à l’islamisme et Jordan Bardella s’est rendu en Israël. Cette évolution officielle est réelle.
Elle n’efface pas le reste. Des enquêtes de Libération, Mediapart et StreetPress ont révélé, lors des législatives de 2024, des dizaines de candidats RN ayant relayé des contenus racistes, complotistes ou antisémites. La députée Caroline Parmentier, proche de Marine Le Pen, a écrit pendant des années dans le quotidien Présent sur le « lobby juif » et d’autres thèmes classiques de l’extrême droite identitaire. Fin septembre 2026, Mediapart a publié des messages privés de 2013 attribués à Jordan Bardella, alors jeune militant, évoquant que « toutes les banques sont détenues par des Juifs » et un « nouvel ordre mondial dominé par Israël ». Bardella dénonce des « faux grossiers » et a annoncé des poursuites. L’affaire reste judiciaire.
Les sondages confirment une persistance des préjugés traditionnels chez une partie de l’électorat RN (pouvoir excessif des Juifs, double allégeance, rapport à l’argent), même si certaines études récentes notent une baisse de ces scores chez les sympathisants du parti, concomitante à une hausse chez ceux de LFI.
LFI : le déni, les tropes et l’instrumentalisation du conflit
Du côté de La France insoumise, le problème est plus récent mais documenté par une accumulation de déclarations de Jean-Luc Mélenchon et de plusieurs élus.
En juin 2024, Mélenchon affirme que l’antisémitisme « reste résiduel en France » et « totalement absent des rassemblements populaires », alors que les actes venaient d’exploser. Il a comparé le président de l’université de Lille à Adolf Eichmann. En 2020, sur BFMTV, il a repris le vieux motif du peuple déicide : « Je ne sais pas si Jésus était sur la croix […] je sais qui l’y a mis, paraît-il, ce sont ses propres compatriotes. » Après le 7 octobre, il a écrit que Yaël Braun-Pivet « campe à Tel-Aviv pour encourager le massacre ». Le mot « camper » a été lu comme une allusion à l’allégeance étrangère.
En mars 2025, LFI a publié une affiche de Cyril Hanouna aux traits déformés, nez crochu et rictus, que de nombreux observateurs ont rapprochée de l’iconographie du film de propagande nazie Le Juif éternel. Mélenchon a nié toute intention et accusé ses détracteurs de relayer « la propagande d’extrême droite ». En février 2026, lors d’un meeting à Lyon, il a ironisé sur la prononciation « Epstine » au lieu d’Epstein, jeu de mots qui a immédiatement été interprété comme un clin d’œil aux théories complotistes sur les noms juifs.
Des députés LFI ont aussi été épinglés : vidéo de Sébastien Delogu, référence aux « dragons célestes » (mème antisémite) par David Guiraud, accueil du rappeur Médine malgré des propos antijuifs, etc. Le premier communiqué de LFI après le 7 octobre parlait d’« offensive armée de forces palestiniennes menée par le Hamas » dans un « contexte d’intensification de la politique d’occupation », sans qualifier clairement le massacre de pogrom terroriste.
Les enquêtes d’opinion (Fondapol, CNCDH, Ipsos-Crif) montrent une hausse nette des préjugés antisémites chez les sympathisants LFI entre 2022 et 2025, au point d’atteindre des niveaux comparables à ceux du RN sur le « vieil antisémitisme » et parfois plus élevés sur l’antisémitisme « d’agression ». Selon Fondapol, 92 % des Français de confession ou de culture juive estiment que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme, contre 49 % pour le RN. Une part non négligeable de sympathisants LFI déclare de la sympathie pour le Hamas ou refuse de le qualifier de terroriste.
Deux extrêmes, deux registres, un même problème
Le RN porte un antisémitisme historique, racial et conspirationniste, que la direction actuelle tente de ranger au grenier tout en conservant des cadres et une base encore imprégnés. LFI pratique davantage un antisémitisme « à bas bruit » : minimisation des faits, essentialisation via Israël, reprise de tropes anciens (lobby, allégeance, déicide, caricature physique) sous couvert d’antisionisme et de dénonciation de l’« oligarchie ».
Ni l’un ni l’autre n’est la source principale des agressions physiques actuelles, largement liées à d’autres courants. Mais les deux participent à la banalisation. Les Juifs de France le constatent dans les sondages : ils se sentent ciblés par les deux pôles, avec une perception particulièrement négative de LFI depuis 2023.
Lutter contre l’antisémitisme exige de nommer toutes ses formes — islamiste, d’extrême droite traditionnelle et d’extrême gauche contemporaine — sans en absoudre aucune pour des raisons électorales. Les exemples ci-dessus ne sont pas des « dérapages isolés ». Ils s’inscrivent dans des trajectoires politiques.