
María del Carmen Abascal, que tout le monde a fini par appeler Maricarmen, est morte le 7 octobre 2026 à l’hôpital Gregorio Marañón de Madrid, à 87 ans. Deux semaines plus tôt, elle avait été sortie en civière de l’appartement où elle vivait depuis 1956. Son histoire, d’abord locale, a débordé les rues de la capitale, rempli les places de plusieurs villes et secoué la vie politique espagnole jusqu’à provoquer la dissolution des Cortes.
Elle était née le 2 novembre 1938 à Madrid. En 1956, son père signe le bail d’un logement de la rue Alcalde Sainz de Baranda, dans le quartier d’Ibiza, près du Retiro. Sous le franquisme, les femmes ne pouvaient guère être titulaires d’un contrat de location : à la mort du père, la mère se subroge ; à la mort de celle-ci, en 2005, Maricarmen reprend le bail. Elle y avait passé presque toute sa vie, auprès de sa mère et de son frère. Elle avait étudié la sténodactylo, travaillé trente-quatre ans comme secrétaire du conseil d’administration d’une entreprise pharmaceutique et pris sa retraite en 1998. Sa pension tournait autour de 1 400 euros. Elle payait régulièrement un loyer de l’ordre de 500 euros, celui des contrats de « renta antigua », et n’avait jamais cessé de régler ses charges.
Le logement change de mains. En 2018, il est acquis par la société Urbagestión Desarrollo e Inversión. Le litige ne porte pas sur un impago, mais sur la durée du contrat : la société soutient que la seconde subrogation n’était pas viagère et que le bail est arrivé à expiration. Après un premier jugement favorable à Maricarmen, l’Audiencia Provincial de Madrid donne raison au propriétaire. En décembre 2023, le Tribunal suprême refuse d’examiner son pourvoi. La justice autorise donc le délogement. Plusieurs tentatives sont suspendues en raison de son âge et de sa vulnérabilité — elle avait une incapacité reconnue de 50 % et se déplaçait en fauteuil. Le Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU avait demandé des mesures provisoires.
Le 23 septembre 2026, au quatrième signalement, la police exécute l’ordre. Des centaines de voisins et de militants du Sindicato de Inquilinas s’étaient rassemblés devant l’immeuble dès la veille. Des unités anti-émeute interviennent. Peu avant 13 heures, Maricarmen est évacuée sur une civière du Samur et hospitalisée pour épuisement. Les images circulent immédiatement. Depuis son lit d’hôpital, elle envoie des messages enregistrés : elle demande de « continuer à se battre pour ce qui vous appartient », regrette de ne pas pouvoir rejoindre les campements et espère avoir servi de « phare » dans la lutte pour un logement décent.
Le pays réagit. Des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues de Madrid, Barcelone, Valence, Séville et d’autres villes. On scande « Somos todos Maricarmen » et « Ni una Maricarmen más ». Après une grande marche le 26 septembre, des tentes s’installent place de la Puerta del Sol, dans un écho assumé au 15-M de 2011 ; d’autres campements apparaissent à Bilbao et à Valence. L’émotion tient à la simplicité du cas : une femme âgée, handicapée, qui payait son loyer depuis sept décennies, expulsée non pour dette mais parce qu’un investisseur voulait un loyer de marché, parfois chiffré entre 1 650 et plus de 2 600 euros selon les sources et les phases de la négociation.
Sous la pression, un accord est trouvé le 28 septembre, avec la médiation de l’Empresa Municipal de la Vivienda y Suelo : un nouveau contrat de huit ans, loyer plafonné à environ 30 % de ses revenus. Maricarmen accepte. Elle ne sortira jamais de l’hôpital. Le syndicat des locataires, sa famille et son avocate annoncent sa mort en soulignant qu’elle souhaitait mourir chez elle, là où se trouvaient tous ses souvenirs, et que ses cendres reposent dans la mer Cantabrique.
Politiquement, l’affaire accélère tout. Le gouvernement de Pedro Sánchez fait adopter deux décrets-lois dits « décret Maricarmen », étendant des protections contre les expulsions et des prorogations de baux. Le 2 octobre, le Congrès les rejette, avec les voix du PP, de Vox, de Junts et de l’UPN. Le 5 octobre, Sánchez annonce des élections anticipées pour le 29 novembre et dissout les Cortes. Les syndicats UGT et CCOO appellent à une grève générale le 11 novembre. La ministre du Logement, Isabel Rodríguez, qualifie Urbagestión de « PME vautour » ; l’entreprise conteste l’étiquette et affirme avoir respecté la loi. L’opposition accuse l’exécutif d’instrumentaliser un drame.
Maricarmen n’était pas une militante. Elle était une retraitée attachée à son quartier, à sa routine, à ses photos de famille et à ses objets. En quelques jours, son nom est devenu le raccourci d’une crise du logement que beaucoup d’Espagnols, surtout les jeunes, vivaient déjà : loyers en forte hausse dans les grandes villes, difficultés d’accès, sentiment qu’un toit stable n’est plus garanti. Son expulsion a donné un visage, un âge et une civière à ce malaise. C’est ce qui a ému, puis mobilisé.